L’image railleuse : la première séance

Passages et transformations. Ce sont ces mots tous simples qui nous restent en tête après la première matinée du colloque L’image railleuse, la satire visuelle du 18e siècle à nos jours. Sous le thème Médiums, diffusion, réseaux, la première séance n’a cessé de nommer ou de sous-entendre l’inter. L’intermédialité, l’intertextualité et l’intervisualité apparaissent ainsi comme des concepts inhérents à la satire qui se caractérise, comme Laurent Baridon l’a fait remarquer dans son mot d’ouverture, par sa propension à la référentialité.

M. Baridon, de l’Université de Lyon 2 – Lumières a d’ailleurs accueilli le public et les participants en compagnie de ses deux coorganisateurs, Frédérique Desbuissons de l’Institut National d’histoire de l’art et Dominic Hardy de l’Université du Québec à Montréal, et d’Antoinette Le Normand, la Directrice générale de l’INHA, qui a tenu à remercier toutes les personnes ayant rendu possible l’organisation du colloque. Le trio d’organisateurs a quant à lui introduit les questions qui seront posées au cours des trois prochains jours en soulignant l’avènement de la satire graphique comme un nouveau corpus de recherche nécessitant des méthodes d’approche renouvelées, la présence d’une nouvelle génération de chercheurs s’intéressant et renouvelant les questions satiriques et l’ouverture sur les champs disciplinaires que permet la satire.

Sous la présidence de Laurence Grove, professeur d’études françaises et directeur du centre pour l’étude des emblèmes Stirling Maxwell à l’University of Glasgow, Peggy Davis, professeure au département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal, a été la première à partager ses recherches. La spécialiste du XVIIIe siècle et du XIXe siècle s’est concentrée sur l’étude de la figure du calicot représenté abondamment dans l’estampe pendant la période de la Restauration en France. Les calicots, qu’on pourrait aussi appeler coquets, dandys ou Adonis, sont véritablement partis en guerre contre le Théâtre des Variétés qui les affublait de ridicule. Ces jeunes hommes qui portent des vêtements restreignants et rembourrés aux allures militaires réagissent aux moqueries de la pièce en interrompant le spectacle, ce qui déclenche une vive réaction des caricaturistes qui en profite pour les railler davantage. Ainsi, dans une société en transformation ou le loisir, le spectacle et le divertissement remplacent le lourd contexte des guerres passées, le calicot se présente comme une figure en quête d’identité. La moquerie à son égard emprunte aux codes de la peinture classique et va jusqu’à devenir autoréférentielle, faisant du calicot un thème satirique à part entière.

Alors que Mme Davis faisait remarquer les relations entre la satire du coquet en Angleterre et en France, Christina Smylitopoulos, professeure au département d’histoire de l’art de l’University of Guelph (Ontario), s’intéresse aux échanges entre satire et art anglais et espagnol. Sa communication repose sur le lieu commun disant que la satire est inspirée et nourrie par l’art. Elle renverse cette affirmation en démontrant que la célèbre toile de Goya, El tres de mayo de 1808 en Madrid, dont la composition est admirée comme étant un pilier du modernisme, aurait en fait pu être inspirée par une image satirique anglaise, créée en 1814 et qui semble devenir un motif récurrent dans l’illustration britannique. Son intervention renverse donc l’idée que l’art serait supérieur à la satire en affirmant que l’inventivité graphique peut aussi trouver une expression forte dans la satire, malgré ses modes de production et de diffusion commerciales.

L’intermédialité continue d’être omniprésente grâce à la participation d’Érica Wicky, maitre de conférences à l’Université́ de Rennes II (Université́ de Haute-Bretagne), qui nous a parlé des échanges entre le médium de la photographie, de la caricature et même de la peinture dans les journaux français de la fin du XIXe siècle. En citant abondamment le journal amusant, elle prouve que les caricaturistes jouent d’ambigüité dans leur représentation de la photographie et du photographe, flirtant avec la réclame publicitaire en affirmant que certains photographes sont meilleurs que d’autres, posant de fortes critiques sur la rigidité des poses photographiques et sur le problème de ressemblance et, en même temps, permettant à la photographie de se faire connaitre en la représentant abondamment et donc en habituant le public à ses techniques et ses outils spécifiques. Ainsi, la satire est multiple, l’attaque peut devenir éloge et la caricature pose, dès les premiers balbutiements de la photographie, la question toujours d’actualité de la représentation authentique de la réalité.

Les deux dernières présentations de cette séance nous ramènent dans le XXIe siècle. Raphael Chavez, doctorant en études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal, pose les questions de la limite de la satire en discutant le principe des imageboards publiés anonymement et massivement sur le site 4chan. Ce babillard d’images virtuelles n’est régi que par très peu de règles, la plus importante étant celle de faire réagir les utilisateurs. Les tabous y semblent inexistants et on tente toujours d’aller plus loin souvent dans l’humour noir, le puéril et l’abject. Mais ces images qui se veulent choquantes ont-elles une portée contestatrice? L’engagement politique est-il possible dans le mauvais goût? La totale liberté et l’énergie créatrice subversive qui sous-tendent 4chan sont axées sur l’humour à tout prix. Le mauvais goût serait donc une des sources du satirique.

Finalement, Fabio Parasecoli, professeur au New School for Public Engagement (New York), déplace la satire vers la télévision en observant que la comédie américaine a déplacé les questions s’apparentant à la nourriture d’une critique d’un consumérisme effréné et d’une industrie agroalimentaire malveillante à la moquerie d’un mode de vie individuel centré autour de la médiatisation de la nourriture, tant par les réseaux sociaux que les canaux spécialisés, et obsédé par des questions éthiques tels que l’alimentation biologique, le veganisme, etc. Ainsi, la critique passe de sociétale à individuelle. De plus, la question de la sexualité semble rester liée à la nourriture, la bonne chère remplaçant le plus souvent les plaisirs de la chair. La satire utilisant un même thème peut donc avoir des portées bien différentes.

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